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Autrefois, quand un peuple déclinait, quand une civilisation s'éteignait, un peuple voisin faisait la conquête du peuple déchu, une civilisation jeune et vigoureuse s'emparait de la civilisation épuisée et mourante, et la régénérait en la trempant dans un sang nouveau.
Aujourd'hui la chrétienté ne tolère plus cette spoliation de peuple à peuple; elle n'admet plus le droit de conquête. Lorsqu'une nation se décompose et se meurt, la chrétienté l'occupe, au nom de l'intérêt commun; elle délègue à un ou plusieurs de ses membres le soin de présider en armes à ses funérailles, mais aussi à sa renaissance; elle maintient l'ordre et protège la liberté, là où le pouvoir local serait sans force et le peuple sans frein.
Les deux occupations successives de la France, en 1814 et 1815, ont inauguré ce nouveau droit international, né de la Sainte Alliance.
En ce moment, la France occupe Rome, l'Autriche cerne les Etats romains, parce qu'il faut défendre le catholicisme contre une mort violente et honteuse; parce qu'il faut empêcher que l'Italie ne soit révolutionnée ou conquise; parce qu'il faut protéger, en même temps, le Pape contre ses sujets et l'Italie contre l'envahissement de l'Autriche, ou du Piémont ou même de la France.
D'un autre côté, la Russie marche vers le Danube, l'Autriche veille sur la rive droite du Fleuve, la France et l'Angleterre occupent le détroit et les mers, parce qu'il faut que la Turquie d'Europe soit cernée et sauvegardée par tous, afin qu'elle ne soit la proie de personne; et parce qu'il faut aussi que le Sultan soit protégé contre ses sujets, lui qui vient de prêcher à l'Islam la guerre sainte, comme le Pape avait prêché à la chrétienté la liberté.
Voici plus de trente ans, que les politiques de journaux et de tribunes affirment que l'islamisme est un cadavre: Ils en concluent que les Turcs doivent être chassés d'Europe, et que l'Empire Turc doit être partagé de concert entre les puissances chrétiennes, ou bien que chacune de ces puissanes s'emparera immanquablement de la portion de l'Empire Ottoman qui est à sa convenance.
Georgi- Dufour, Urkunden.
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